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Grèce : «La force du mouvement antifa profite aux réfugiés»

Liberation:

"Malgré de terribles crises économiques et migratoires, le parti d’extrême droite Aube dorée peine à décoller dans les sondages des élections européennes de dimanche. Les Grecs œuvrent pour accueillir dignement les exilés et les néonazis sont peu à peu délogés de leurs bastions.

A Athènes, en septembre 2016. Des réfugiées, qui logent dans l’ancien hôtel City Plaza, organisent des soirées dansantes réservées aux femmes. Photo Lynsey Addario. Getty Images

Mahboubeh Tavakoli n’aime pas beaucoup parler de sa «vie d’avant», ni du dangereux périple qui l’a conduite de Téhéran jusqu’aux rivages de la Grèce, il y a trois ans. Depuis, cette gracieuse Iranienne de 34 ans a commencé une nouvelle vie. «Je me sens bien en Grèce, les gens sont accueillants, le climat est agréable», énumère-t-elle en souriant. Mahboubeh travaille comme cuisinière dans un foyer pour jeunes filles, toutes réfugiées comme elle : 450 euros par mois, pour quatre jours par semaine. «Ce n’est pas beaucoup, reconnaît-elle. Mais ce n’est qu’une étape. Ici, je me sens plus forte, en sécurité.» Et c’est cette nouvelle force qui lui a donné envie de «rendre» une part de l’aide qu’elle a reçue. Emue par la générosité dont elle a bénéficié dès son arrivée en Grèce, Mahboubeh distribue désormais tous les samedis soirs des repas aux SDF d’Athènes. Et déambule sous les arcades du centre-ville à la recherche des ombres qui s’y blottissent, pour tenter de leur apporter un peu de réconfort.

Le geste pourrait avoir valeur de symbole, dans un pays encore dévasté par une décennie de crise économique. Et qui fut également en première ligne de l’immense mouvement migratoire venu de Turquie en 2015. «Un an plus tard, début 2016, les pays européens ont fermé leurs frontières. L’humanitaire n’avait donc plus de sens, il fallait penser à intégrer ces réfugiés, condamnés à rester dans ce pays. Or les femmes sont des vecteurs d’intégration. Elles sont plus débrouillardes, plus dynamiques», souligne l’anthropologue Nadina Christopoulou, créatrice du réseau Melissa à Athènes, grâce auquel Mahboubeh a pu entamer sa nouvelle vie. Cours de langues, soutien psychologique et juridique, Melissa («abeille» en grec) se veut avant tout un lieu pour les femmes réfugiées, «où elles peuvent se connecter les unes aux autres, imaginer leur avenir», dit sa fondatrice.

Cocktail explosif

Les locaux de l’association se trouvent dans une jolie maison néoclassique, à deux pas de la place Victoria, au cœur de ces quartiers populaires du centre de la capitale, ravagés par l’appauvrissement brutal des classes moyennes, où les nouveaux migrants se sont installés en masse. La crise grecque ne fait plus la une de l’actualité en dehors du pays. Pourtant, avec le plus fort taux de chômage de l’UE, à 18,5 %, un salaire minimum à 685 euros, un secteur de la santé à l’agonie, les Grecs continuent de souffrir de l’austérité imposée par la Commission européenne. Qui a obtenu, en juillet 2015, la capitulation d’Aléxis Tsípras, premier chef de gouvernement issu de la gauche antiaustérité élu en Europe.

Les Grecs, qui avaient soutenu leur Premier ministre par référendum, ont vécu cette soumission inattendue comme un choc. Et dans la foulée, ont vu débarquer sur leurs îles près d’un million de réfugiés pour une population tout juste dix fois plus nombreuse. Malgré le deal conclu par l’UE avec la Turquie en mars 2016, les arrivées de réfugiés, même moins massives, n’ont jamais cessé sur les îles grecques, où les nouveaux venus s’entassent dans des camps insalubres, surpeuplés, dans l’attente d’interminables procédures de demandes d’asile.

Reste que ce cocktail explosif, crise économique et migratoire, ne conduira pas le pays, comme c’est le cas ailleurs en Europe, à placer en tête des élections européennes de dimanche un mouvement d’extrême droite populiste et «antisystème». Il existe bien un parti d’extrême droite, même ouvertement néonazi : Aube dorée. Formation insignifiante jusqu’au déclenchement de la crise, elle est entrée au Parlement pour la première fois en 2012, avec aujourd’hui 16 députés sur 300. Mais le parti plafonnerait à 5 % ou 6 % pour les européennes. Son score sera certainement un peu plus élevé aux élections municipales et locales qui se déroulent le même jour en Grèce. «Il faut se méfier, nuance cependant Nadina Christopoulou. Aube Dorée n’a pas disparu. Ses dirigeants sont tous en procès, à la suite de l’assassinat du jeune rappeur grec Pávlos Fýssas en 2013. Du coup, ils se font plus discrets.» Reste que le parti néonazi semble en perte de vitesse, et qu’aucune autre formation reprenant les thèmes populistes et xénophobes n’a, depuis, émergé.

Nadina garde d’ailleurs un souvenir ému de la réaction inattendue des Grecs face à l’arrivée massive des réfugiés en 2015 : «On aurait pu s’attendre à une multiplication de réactions racistes. Mais les Grecs, bien qu’appauvris par la crise, ont fait preuve d’une générosité incroyable. Ils ont offert de la nourriture, des vêtements. Je venais tout juste de lancer l’association. Des gens venaient sonner à la porte pour apporter leur aide, offraient un peu d’argent, alors que les retraits bancaires venaient d’être limités par le gouvernement pour éviter une pénurie de liquidités.»

C’est que «la Grèce est un pays bizarre, constate Lefteris Papagiannakis, l’adjoint au maire d’Athènes chargé de l’immigration. Au quotidien, on y pratique parfois un racisme décomplexé. En même temps, le sort des réfugiés touche une corde sensible de l’identité nationale, encore marquée par le retour forcé d’un million de Grecs d’Asie mineure, chassés de Turquie en 1922. C’est aussi un pays depuis toujours proarabe, propalestinien, qui se sent proche des peuples d’Orient.» On y aime pourtant les leaders populistes, et le clientélisme reste le moteur de la vie politique. «Notre chance c’est peut-être de ne pas avoir eu un Matteo Salvini, mais des néonazis enragés, des voyous désormais compromis dans l’assassinat d’un jeune rappeur grec», suggère-t-il, attablé dans un café d’Exarchia.

Opération policière

Avec ses façades taguées et ses multiples squats, Exarchia est depuis longtemps le bastion des anarchistes et des antifas de la capitale. Chaque fin de semaine, les affrontements avec les CRS font partie du folklore local. Mais depuis 2015, une autre bataille s’est livrée à Athènes, parfois tout aussi violente : alors qu’Aléxis Tsípras venait d’arriver au pouvoir, et que s’ouvrait le procès des dirigeants d’Aube dorée, l’extrême gauche et les anarchistes ont décidé de chasser les néonazis de leurs propres bastions dans la capitale. Du quartier d’Agios-Pandeleimon à celui de Kipseli, les tags favorables aux réfugiés ont depuis remplacé les croix gammées signalant la prise de contrôle de ces territoires où, il y a cinq ans, les migrants rasaient les murs par peur de croiser les nervis d’Aube dorée.

Après la fermeture des frontières en 2016, un pas supplémentaire a été franchi : le très dense réseau d’associations militantes a multiplié les occupations d’immeubles vides pour en faire des squats où accueillir les réfugiés désormais coincés en Grèce. Le plus célèbre reste le City Plaza, un ancien hôtel qui avait fait faillite en 2010, et qui abrite, depuis trois ans, près de 350 réfugiés logés dans les chambres autrefois destinées aux touristes. Du linge sèche désormais sur les balcons, le bar fonctionne toujours même s’il ne sert plus d’alcool et, à l’entrée, un service d’ordre suspicieux filtre les visiteurs dans une ambiance de camp retranché. La «bataille d’Athènes» dure toujours. Début mai, une opération policière plutôt musclée a conduit au démantèlement de certains de ces squats pour migrants, dispersant ses occupants qui ont disparu dans les zones grises de la ville.

«La force du mouvement antifa en Grèce profite aux réfugiés, note Marine Liakis, une Franco-Grecque de 29 ans. Mais il ne faut pas oublier que, depuis l’arrivée de Tsípras au pouvoir, l’immigration n’est plus conspuée ouvertement par les dirigeants du pays, comme c’était le cas sous le précédent gouvernement de droite. Du coup, la "philoxenia", l’hospitalité, très ancrée dans les mentalités, s’est souvent imposée.» Il y a deux ans, elle a lancé le projet Layali, pour aider réfugiés et migrants à s’intégrer et à trouver du travail. «Pourquoi en Europe, les réfugiés sont-ils considérés comme un fardeau ? s’indigne la jeune femme. Ils ont montré leur courage en traversant tant d’épreuves pour arriver jusqu’ici. Une partie de ma propre famille est venue de Turquie, mes parents se sont exilés à Paris. En Europe, on a tous été, un jour ou l’autre, des étrangers.»

«Audace politique»

Installé dans une maison du quartier populaire de Kipseli, Layali propose des cours de langue, mais aussi des formations, parfois atypiques. Comme ce cours de cuisine dispensé chaque samedi par Sofia, une Syrienne qui vit en Grèce depuis trente ans. Ce jour-là, elle apprend à confectionner les dolmadakia, à base de riz et de feuilles de vigne. L’ambiance est joyeuse, familiale. «Le cours se déroule toujours en grec, précise-t-elle. Ce qui leur permet d’approfondir la connaissance de la langue. Mais c’est aussi une façon de leur donner le goût de la Grèce. Tout en leur ouvrant des opportunités de travail.» Car si 77 000 réfugiés se sont retrouvés coincés en Grèce depuis 2016, le pays accueille aussi une autre catégorie d’étrangers dont le nombre augmente sans cesse : 30 millions de touristes y ont séjourné en 2018. «Comme il y a de plus en plus de restaurants, peut-être que je pourrais trouver un boulot si je sais cuisiner les plats grecs ?» suggère Henri, un jeune Camerounais qui suit assidûment les cours de Sofia. Arrivé il y a deux ans en Grèce, il ne veut pas en repartir : «La vie n’est pas chère, et les gens sont très gentils.»

Sur les îles grecques, où les nouveaux arrivés sont désormais contraints de rester jusqu’à la fin de l’examen de leurs demandes d’asile, l’ambiance est parfois plus tendue entre les locaux et les réfugiés toujours plus nombreux. «Les Grecs ont fait preuve d’une très grande solidarité. C’est vrai qu’elle s’érode parfois, depuis la fermeture des frontières et le deal avec la Turquie», constate Philippe Leclerc, le représentant du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), à Athènes. Reste qu’il y a finalement très peu d’incidents, alors que la Grèce est devenue le troisième pays pour les demandes d’asile derrière la France et l’Allemagne. Plusieurs municipalités ont accepté de proposer des logements aux réfugiés. «Même dans des villes où Aube dorée avait fait de très bons scores, comme à Kilkis, dans le nord du pays, ils ont été bien accueillis, ajoute-t-il. Parce que les autorités locales ont expliqué la situation, ont souligné les bénéfices pour la communauté. Ce qui montre qu’au lieu de reproduire les discours populistes, il suffit de faire preuve d’un peu de courage et d’audace politique pour que ça marche.» Mahboubeh, elle, est en train de lire l’Odyssée pour les besoins d’une pièce de théâtre, où elle joue le rôle de Pénélope, la femme d’un héros devenu le symbole de l’exil. Parfois la nuit, elle fait des cauchemars : «Dans ces rêves, je me retrouve à nouveau en Iran. Et je me réveille en sursaut, pour constater avec soulagement qu’heureusement je suis toujours en Grèce.»

Par Maria Malagardis, Envoyée spéciale à Athènes — 22 mai 2019 

Melissa Network

Melissa Network is an organization for migrant and refugee women in Greece.
Founded in 2014 with grassroots-based participation, it counts members from over 45 countries.
It provides a platform for networking, capacity building and advocacy and runs an innovative integration program supporting refugee women and children.
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